Un cri pour deux

Albin Michel, janvier 2010

ISBN 978-2226195739, 204 pages, 15 €

« Celui-là, il crie pour deux ! Lorsque ma mère entend cette réflexion d’une infirmière au sortir de l’anesthésie, mon destin est scellé. Ma jumelle est morte, et je resterai à jamais seul dans le double berceau qui a été prévu. Ainsi dès que je commence à respirer suis-je investi d’un devoir dont je comprends inconsciemment l’importance : être à la fois moi et quelqu’un d’autre, crier pour deux, parler pour deux, vivre pour deux. »
Au fil d’un roman intimiste bouleversant, Joël Schmidt imagine l’histoire d’un amour absolu autant qu’improbable. Un frère séparé de sa sœur à la naissance croit reconnaître, des années plus tard, celle qu’il n’a pas eu le temps de découvrir et d’aimer. Attiré par cette femme à la fois inconnue et familière, il va tout faire pour la rejoindre et réparer la déchirure originelle qui a brisé son existence.
Dans la grande tradition romantique, un récit troublant, hanté par la quête d’infini.

Pourquoi j'ai écrit ce roman

« Je suis né orphelin d’une jumelle qui n’a pas vécu. Dans ma vie comme dans mes romans, j’ai, sans le vouloir vraiment, pratiqué les thèmes et les variations de l’idée du double, en les masquant derrière le fantastique. Puis parvenu à un âge certain, je viens d’ôter tous mes masques, et j’ai raconté comment j’avais pu me raccrocher dans la réalité comme dans la fiction à une princesse des songes qui, bien réelle, et pourtant jamais approchée, a servi de jumelle de substitution toute ma vie durant. »
Joël Schmidt, sur le site Écrivains croyants

Critiques

Depuis la mort de Marcel Schneider, Joël Schmidt, 72 ans, est notre dernier grand romantique. Il croit à l'amour absolu, à la passion pure, à l'union des âmes. […] Voici son livre le plus ressemblant, le plus émouvant, le plus personnel. Il y raconte le glorieux et impossible amour de deux êtres qui, pendant soixante ans, se jurent fidélité sans jamais se voir. […] Devenus vieux, ils restent deux grands enfants perdus dans leur gémellité. Brillant et rond, ce roman est leur anneau d'alliance.
Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur

Bien qu’il soit l’auteur d’une œuvre riche d’une quarantaine de romans, essais, biographies…, Joël Schmidt nous livre ici un texte à la fois si intime et si puissant qu’il en émane la grâce magique d’un premier roman. « Une œuvre ne saurait être plus condamnable qu’un cri. Tout drame inventé reflète un drame qui ne s’invente pas. » Bel exergue que ces deux phrases de Mauriac choisies par l’auteur. Car ce sont bien les fils de sa propre histoire qu’il tire un à un pour nous emmener, comme seuls les grands romanciers savent le faire, au-delà de ce qui a été, vers ce qui aurait pu être… […]
C’est cette quête de l’Autre que relate ce magnifique récit à deux voix. Dans une même interrogation existentielle, dans une même démarche en miroir, dans un même souffle, sans relâche les deux protagonistes se lancent à la poursuite de leur double, pendant masculin ou féminin, reflet fantasmé de leur moi. Mais la confrontation physique n’aura pas lieu. Aucun d’eux ne se mettra en danger, préférant demeurer dans le confort onirique. Cependant, il se pourrait qu’en choisissant d’écrire ce récit autobiographique, Joël Schmidt ait décidé de lancer un pont entre rêve et réalité. Un cri pour deux n’est-il pas le plus bel hommage qu’un homme puisse écrire à la femme aimée ? À la femme en général ? Gageons qu’Armelle ne saurait y être insensible…
Cécilia Dutter, La revue littéraire

Malher aurait pu composer à son intention  son Chant des Enfants morts. Un hymne à l’amour pour ceux qui sont partis avant d’avoir émis leur tout premier souffle. Le cri originel, celui d’une petite fille. Elle se serait appelée Elisabeth. « Je n’ai jamais vécu que pour elle »…Ainsi débute le dernier roman de Joël Schmidt, auteur prolixe, bien trop discret, qui se nourrit d’histoire romaine et de littérature comme d’autres d’émissions télévisuelles et de déclarations fracassantes… Un petit garçon de neuf ans croise un jour le regard d’un bébé, ils portent le même prénom, il décide qu’en elle repose sa jumelle perdue… Armel-Joël cherche son double, l’écho, l’autre perfection qui le fascine, le harcèle et l’épouvante tout en même temps car elle est son propre miroir et personne n’aime affronter son reflet. Armelle-Joëlle est fonctionnaire dans une ville de province, une vie étriquée, et des romans pour la faire rêver, ceux d’Armel-Joël. Une cantate à deux voix… Ils se croisent furtivement, ils se touchent à peine, puis ils repartent, non, ils fuient chacun de leur côté car la quête ne doit jamais être consommée. Mais la jeunesse s’enfuit, les illusions aussi, vient le temps de la solitude pour chacun d’eux. Joël Schmidt, grand amoureux, nous offre son plus beaux livre, subtil alliage de liesse et de mélancolie, on appelle cela un enchantement.
Stéphanie des Horts, Valeurs Actuelles

…Les admirateurs des niaiseries sentimentales à la Jardin peuvent passer passer leur chemin : nous sommes ici dans un romantisme absolu, échevelé, nourri de hasards objectifs qui n’auraient pas déplu à Breton. Nos héros improbables qui préfèrent imaginer leur vie que se confronter à la réalité vont quand même multiplier les occasions ratées, les rendez-vous à peine esquissés, les rencontres fortuites dans les livres, mais aussi à Trouville, à Paris ou à Vichy, dessinant ainsi une géographie subtile d’une quête de l’amour absolu. Peut-on aimer une personne que l’on n’a jamais vue ? Joël Schmidt nous le démontre avec élégance et brio, avec une simplicité peu courante aujourd’hui. On songe à Zweig et à sa fameuse Lettre d’une inconnue, mais écrire cette fois par des jumeaux. Bravo l’artiste !
Ariane Bois, Service Littéraire

Joël Schmidt a réussi à marier sa culture d'historien avec son imaginaire de romancier. En 2009, son essai Le Christ et César (Desclée de Brouwer) suivi d'un Alexandre le Grand (Folio biographies) précédaient la parution d'un roman qui en dit long sur ce double auteur également critique littéraire.
Un cri pour deux, c'est derrière le masque du fameux « Mentir-vrai » d'Aragon une façon de passer brillamment aux aveux. Mais aussi revenir sur l'antique conflit du réalisme et de l'idéalisme. Armel et Armelle, les âmes sœurs du récit finiront-elles par se trouver après avoir attendu si longtemps ?
Jean-Claude Lamy, Le Midi libre

La magie de Joël Schmidt s’appuie sur une tendre délicatesse : chacun des deux narrateurs ne voulant brutaliser ni les événements, ni sa vie, ni l’autre. « Nous sommes naturellement attirés l’un vers l’autre et même si nous le refusons, une sorte de providence suprême nous empêche d’y échapper », écrit-il. Et elle : « Je me trouve toutes les raisons pour me dire que la situation n’est pas mûre. » La liberté ne serait-elle pas le prix d’une lente et patiente maturation ?
Joël Schmidt a évité les écueils baudelairien (« O toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savait ») ou verlainiens : « Ni toute à fait la même ni tout à fait une autre » ou encore une vision complètement platonicienne de la relation humaine. Il les respire. Il les a en lui, il nous emmène avec une retenue et une sobriété qui font l’élégance et le style dans cette histoire d’amour touchante. Pas très loin de la conclusion, Armel avoue : « Car pour moi, il n’est qu’un seul livre que je vous consacre pour toujours, c’est celui-là, celui que je suis en train d’écrire et que je vous enverrai, si jamais un jour il est édité, et qui doit briser pour toujours le mur imaginaire qui nous sépare ». Il a alors plus de soixante-dix ans. La gémellité d’Armel aurait-elle enfanté la femme idéale ? Qui ne serait qu’un personnage de roman  A cette question complexe, Un Cri pour deux donne une réponse paisible : la vie. Celle qui enchante.  
Christophe Mory

Interview par Brigit Bontour (extraits)
Brigit Bontour : Joël Schmidt, vous avez écrit plus d’une trentaine de livres, romans ou livres d’histoire mais vous revenez à une des obsessions que l’on trouvait déjà votre œuvre, il y a trente-deux ans. Pourquoi avoir attendu autant de temps pour reparler de la gémellité et la placer cette fois au cœur d’un roman ?
Joël Schmidt : En effet en 1978, dans Casino des brumes la gémellité était déjà présente. Depuis, j’ai écrit dix romans en effleurant le sujet et Un cri pour deux me semble être mon premier roman. C’est comme si j’avais donné tout ce que j’avais en moi. J’ai l’impression d’avoir bouclé un cycle en arrière. […] Je le considère comme mon premier roman autobiographique bien qu’il soit très romancé. Un quart est autobiographique, les trois quarts, notamment les scènes dans lesquelles j’imagine la vie d’Armelle que je ne connais pas, sont totalement fictives. Je n’ai vu cette jumelle rêvée qu’une fois, j’avais neuf ans alors qu’elle avait un an ! Finalement ce roman est peut-être un conte de fées immature. C’est peut-être une question d’âge aussi. Maintenant, à soixante-dix ans, je peux me dévoiler.
Brigit Bontour  La dédicataire, Armelle, qui est-elle ?
Joël Schmidt : Quand je suis né, j’avais une jumelle qui est morte étouffée. L’histoire du livre est la mienne. l’infirmière qui dit en me désignant : « celui-là, il crie pour deux » est réelle. Ma mère a tout de suite compris qu’il en manquait un. Psychologiquement il est intéressant de voir que dès ces années-là, le médecin lui a demandé de prévenir son fils que sa jumelle etait mort-née car sinon, il lui manquerait quelque chose qu’il ne saura pas décrypter avait-il affirmé. À cette époque-là quand j’étais enfant à la campagne, nous avions une gouvernante qui m’aimait beaucoup. Quand elle nous a quittés pour se marier, elle avait dit qu’elle appellerait son premier enfant comme moi. Joël si c’etait un garçon, Joëlle pour une fille. Elle a tenu sa promesse. Elle est décédée très jeune. Je pense m’être focalisée sur cette enfant, mon double féminin puisque nous avions été aimés tous deux par la même femme, sa mère.
Brigit Bontour : Que savez-vous d’elle, pourquoi vous hante-t-elle ?
Joël Schmidt : Je sais très peu de choses d’elle. Lorsque nous étions jeunes j’avais un ami qui la connaissait et ne l’a pas perdue de vue, mais je ne l’ai vraiment rencontrée qu’une fois. Elle est devenue ma jumelle parfaite, la synthèse de toutes celles que je n’ai pas connues. Elle m’est apparue comme l’héroïne idéale, la femme merveilleuse, la Princesse des songes. J’ai glané des infos sur elle sur internet mais c’est à peu près tout. J’ai inventé sa vie. Elle est comme un transfert. Je lui ai écrit en ce sens mais elle ne m’a pas répondu, je ne sais pas pourquoi. Peut-être pense-t-elle à une différence de milieu entre nous. Peut-être est-elle furieuse que je lui ai inventé une vie, mais pourtant, beaucoup de femmes aimeraient me semble t-il être l’inspiratrice d’un roman. Par ailleurs, ça peut être terrible de se voir inventer une vie par un monsieur qu’on ne connaît pas. On m’a dit que j’avais été très audacieux de prendre une femme réelle pour en faire un personnage de roman. Peut-être sa réaction est-elle celle-ci. Peut-être se dit-elle : « J’existe et il m’invente autrement ».
Brigit Bontour : Elle ne vous fait pas signe, donc l’histoire continue ? Arrivé à la dernière page, le lecteur est sûr pourtant que la rencontre va avoir lieu.
Joël Schmidt : Oui, absolument, d’ailleurs, ma phrase finale est une sorte d’appel. Je voudrais peut-être que le roman ait une suite en laissant la porte ouverte à une rencontre mais non. Je le croyais aussi mais cela ne s’est pas fait. Dans la lettre que je lui ai adressée, je lui dis que je rends hommage à sa mère pour ne pas l’effrayer. Des amis qui habitent dans son village n’osent pas lui demander si elle a lu le livre, pourquoi elle ne répond pas. Je veux respecter son silence. […] Et puis le pouvoir de l’imagination est fabuleux. J’aime beaucoup cette phrase de Virginia Woolf : la vraie vie est imaginaire.
Brigit Bontour : Votre livre pose en filigrane la question « ai-je ou non réussi ma vie puisque l’objet que je désire tant depuis tant d’années reste sourd à mon approche ?
Joël Schmidt : Je crois avoir réussi même si j’ai poursuivi une chimère, même si je ne suis pas marié. Jérôme Garçin dans son « coup de cœur du Nouvel Observateur » dit au sujet de ce roman : « brillant et rond, ce roman est leur anneau d’alliance ». C’est une belle analyse je crois.