Heureux qui la verra dans une autre lumière

Albin Michel, 2007

ISBN 2226176926, 278 pages, 19 €

Deux enfants fuient dans un carrosse doré sur les routes d’une Allemagne à l’agonie, à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Deux enfants broyés par l’Histoire, liés par un amour insensé, dont naîtra une fille, Erda, rejetée, reniée. Au cœur d’un univers féerique et malveillant, Erda, brillante pianiste, va chercher à se construire un destin. Devenu l’instrument diabolique de sa vengeance contre les deux hommes qui tentent de la briser, son piano lui permettra enfin d’accéder à la renaissance et à la gloire.

Critiques

« …Les premiers chapitres développent une vision fort belle, celle de deux enfants qu’emporte un carrosse d’or traversant l’Allemagne sans cavaler, guidé et tiré par un petit cheval noir… La suite sera musicale, ce sera une succession d’événements féroces et une histoire dont les personnages principaux seront une pianiste et un compositeur… Un concerto nouveau va leur donner le sentiment qu’ils peuvent effacer les échecs de l’Histoire et faire communier les Germains dans une exaltation lyrique rejoignant l’absolu… Le livre de Joël Schmidt est inattendu dans sa façon de mêler la fiction et l’Histoire, de narrer — d’une écriture musicale aux notes précises et feutrées—  une fable folle à laquelle on croit parce qu’elle plonge son invraisemblance dans la réalité de décennies qui nous sont familières… La force du roman qui se dévore, vient d’une fréquentation inhabituelle de la mythologie, saluée, bousculée, humanisée.
Gilles Costaz, Les Échos, 29 mai 2007.

Extrait

Elle embrassait son piano, il l’embrasait. Elle était lui, il était elle. Ses seins se gonflaient, saillaient sous son corsage, son ventre vibrait tant le piano frémissait de toutes ses cordes, tremblait même lorsque le final du Concerto L’Unité décuplait les passages où résonnaient les basses. Ses cuisses étaient parcourues de frissons qu’elle connaissait bien, comme des préludes, ils s’insinuaient en elle, la soulevaient de son siège…Cette métamorphose qui ne lui était pas étrangère lorsqu’elle interprétait le Concerto prit, au cœur de l’accélération des cadences du dernier mouvement, un éclat et une puissance irréversibles au point que les spectateurs la remarquèrent, s’en émurent…Dans une salle aux mille feux irisés, reflétés par les cristaux des lustres, Erda, enfin vivante et comme nimbée et transfigurée, éclatante d’une beauté séraphique, venait de chasser les ombres de son noir destin. Elle eut une dernière pensée pour ses parents disparu dans les cendres de la tour de leur château, se réjouit de n’avoir point cédé à leurs rêves d’une Allemagne criminelle et dominante et d’être restée fidèle à une nation purifiée par l’épreuve. Elle méritait cette élection et cet hommage. Arminius et Velléda, la regardant dans tout l’éclat d’une séduction nouvelle et surprenante, se souvinrent de leurs récentes années en France et du vers d’un poète français qu’ils avaient appris. Ce vers leur parut composé pour elle, à cet instant de sa gloire retrouvée. S’avançant vers les spectateurs, imposant le silence, ils désignèrent Erda de leurs paumes ouvertes et, comme s’ils l’offraient au monde entier, s’écrièrent d’une seule voix :
« Heureux qui la verra dans cette autre lumière. »