Le Sortilège allemand

Éditions du Rocher, collection « Voix intérieures », 2008

ISBN 2268054357, 155 pages, 17 €

« Les Mémoires de mon trisaïeul Tobbie Schmidt (1804-1899) que je publie dans ce récit sont authentiques. Écrits en langue allemande, ils ont été traduits par mon grand-père (1863-1943). Ce document m’a servi de repère et de greffe pour imaginer, dans le personnage de Frédéric, un autre moi-même, mon double et mon rêve, historien, essayiste et romancier, tributaire de cette Allemagne qui n’a cessé de l’inspirer. Ce récit ausculte, tel un praticien, l’âme allemande et les tribulations, au XIX e siècle, d’une famille sur plusieurs générations. Il chante sans retenue la magie allemande de ma voix intérieure, évoque la splendeur du Rhin et des villes qui la bordent, Mayence, Coblence, Boppard, Wesel, Cologne. Le Rhin, cette colonne vertébrale de la Germanie, ce fleuve tout à la fois frontière et marqueur d’identité, qui est peut-être le vrai héros du livre. »

Extrait

L’air de Paris lui avait toujours paru gris et brumeux. Les soldats allemands défilaient chaque matin dans la rue. Frédéric les croisait parfois en se rendant, accompagné du fils d’un pharmacien voisin, à son école, en franchissant des murs de neige dressés dans les caniveaux. Il les voyait entrer sous le porche du Sénat, en faisant claquer les talons de leurs bottes et en clamant un dernier Hei Hi Hei Ho, Ho, Ho ! La porte de chêne se refermait derrière eux, au-dessus de laquelle flottait un drapeau rouge, noir et blanc, orné d’une croix qu’on disait gammée.
Il avait parfois passé une partie de la nuit dans la cave à écouter les explosions des bombardements, les sifflements aigus des avions en détresse et le mugissement des sirènes. Sa conscience était née avec la guerre qu’il ne séparait pas de la vie. Ainsi celle-ci était vouée au froid, à la faim, aux coupures de gaz et d’électricité, à la défense passive, aux couvre-feux, aux alertes et à l’occupation d’une armée qui ne lui apparaissait ni étrangère ni redoutable.
Il était conforté dans cette vision d’un monde aussi naturel que conflictuel, où se mêlaient les langues française et allemande, par ses visites à son grand-père, Johann. Celui-ci habitait rue de Rome, au bord de la grande tranchée du Chemin de Fer qui conduisait à la gare Saint-Lazare. Le bureau où il accueillait son petit-fils, dans la pénombre, à la lueur d’une bougie ou à la flamme d’une lampe à pétrole, était régulièrement secoué par des tremblements à chaque passage de trains grondants et soufflants, tandis que la rue était envahie par la fumée noire ou blanche des locomotives qui venait lécher les fenêtres de la pièce et y répandait, par les interstices des jointures mal calfeutrées, une odeur acre et nauséabonde. Mais comme l’aïeul, qui portait des mitaines pour protéger ses mains des engelures, ne paraissait pas s’en émouvoir, comme il accueillait toujours son petit-fils avec bienveillance et apaisement, ce dernier était rassuré, persuadé que les bruits de l’existence, les difficultés de transports dans un métro bondé, les queues devant les magasins avaient toujours existé et que les souffrances de l’existence étaient normales, le bonheur un sentiment utopique, un rêve de poète.